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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 10:44

Le Parlement a adopté, le jeudi 24 février, une proposition de loi permettant de remplacer le nom reçu à la naissance par celui de l'autre parent, par une simple démarche en mairie, sans avoir à formuler de justification. Cette loi qui pour beaucoup paraîtra anodine est un choix de grande portée. C’est ce qu’explique le philosophe Fabrice Hadjadj, agrégé de philosophie, directeur de l’Institut Philanthropos de Fribourg dans le texte ci-dessous.

(Les motivations d’une telle réforme) sont très compréhensibles et se veulent du reste très compréhensives. Il s’agit de suivre la décomposition effective et affective des familles. Pour s’expliquer, le garde des Sceaux a énuméré une série de cas particuliers, jusqu’à parler de soi: « Mon père est mort quand j’étais petit garçon. J’ai été élevé seul par ma mère et j’ai trouvé qu’elle avait fait bien des sacrifices. J’ai donc souhaité accoler à mon nom le sien.» Notons cependant que ce nom est encore celui du père… de sa mère. Retour du refoulé: les matronymes sont des patronymes au second degré. (…) (…) Puis (le garde des Sceaux) passe aux cas dramatiques, devant lesquels l’émotion, submergeant la pensée, tient lieu d’infaillibilité : « l’adulte qui porte le nom d’un père condamné pour violences perpétrées contre sa mère», «l’inceste»… Une question se pose aussitôt: que se passe-t-il quand la loi obéit aux cas particuliers? Au lieu d’être une règle que viennent confirmer des exceptions, elle devient une régularisation de l’exceptionnel, et, ce faisant, elle entérine le drame tout en prétendant le dédramatiser. La mémoire traumatique est-elle guérie parce qu’un changement de nom passe comme une lettre à la poste (un Cerfa à la mairie)? Des pères ont sans doute tendance à fuir leurs responsabilités, mais que l’enfant porte le nom de la mère, voire de la mère exclusivement, les rendra encore plus fuyants. (…)

La patronymie, si ancienne et si largement répandue, est-elle l’invention d’un patriarcat misogyne? Le collectif «#portemonnom» (à l’initiative de la proposition) (…) étale ce slogan: «Je t’ai porté, porte mon nom aussi.» Continuité entre gestation et nomination, donc. Mais quelle en serait la réciproque masculine? « Pour que tu portes mon nom, il faudrait que je t’aie porté moi aussi, ou que nous portions à tour de rôle l’incubateur dans un sac à dos…»

La vérité, la grande inégalité naturelle, c’est que l’homme ne peut être enceint. Mais la patrilinéarité n’est pas qu’une simple compensation de ce fait. Vous connaissez l’adage du droit romain: Mater certissima, pater semper incertus. La mère est très certaine, pas besoin de reconnaissance légale, on a des témoins pour la grossesse et l’accouchement. Le père n’est pas certain en soi: il le devient par la mère. Elle dit: « Le père, c’est lui, croyez-moi.» La paternité fait passer de l’évidence biologique à l’ordre de la parole donnée. (…). Et, paradoxalement, c’est la mère qui la fonde en désignant le père. La patrilinéarité repose donc sur les femmes, pas seulement sur leur pouvoir biologique, comme le matriarcat,

En plus, les pères ne sont jamais à la hauteur, et, c’est vrai, il y en a de brutaux et de pervers. La tragédie grecque et la Bible ne cessent d’en parler. Mais est-ce qu’on s’en sort en effaçant leur nom? Porter le nom d’un père violent, c’est aussi porter le nom du père de ce père, s’inscrire dans une généalogie grise, où rien n’est tout noir ni tout blanc. C’est tout de même par ces tuyaux crevés qu’on a reçu la vie. Dans la généalogie du Christ, il y a des adultères, des incestes, des infanticides… Or c’est en assumant ce poids historique que chacun porte avec lui sa charge de rédemption: apprendre à pardonner, ouvrir toute cette obscurité sur une issue de lumière… Il ne faut pas dédramatiser. Il faut que le drame se dilate, que les épreuves de l’individu soient ressaisies à l’intérieur d’une destinée personnelle qui assume l’histoire tout entière. (…)

LREM (soutient cette) « mesure qui s’inscrit dans un combat de cinq ans pour une société de progrès ». Comme fleuron de ce combat est mise en avant la « facilitation de l’utilisation de la civilité et du nom d’usage dans les documents administratifs non officiels» pour les «LGBTQI» (…). La civilité et le nom «déclaratifs» prévalent sur le sexe et le nom reçus. Je suis essentiellement ce que j’ai choisi d’être. On voit tout de suite le problème: n’ayant pas choisi mes parents, mon corps, ma patrie, mon époque, la langue même qui me permet de prendre conscience de moi-même, tout cela passe à la trappe, et je prétends à l’inconsistance, au «fluide», à la désincarnation. (…)

Il y a une certaine cohérence entre cette «facilitation» du changement de nom et la prétendue facilitation de mourir que contient le projet de loi sur l’euthanasie. N’avoir pas choisi son nom de famille est, dans l’ordre de la nomination, le reflet de ce qui se joue dans l’ordre de l’existence: je n’ai pas choisi de naître. Si je ne suis que ce que j’ai choisi, alors ma naissance n’est jamais vraiment mienne, et le suicide apparaît comme l’affirmation la plus haute de ma liberté et de mon identité.

Ma conclusion ressemblera cependant à une palinodie. Le changement de nom se trouve au cœur de ce qu’on appelle la «vocation» : Abram devient Abraham, Simon devient Pierre… Il ne s’agit toutefois pas d’une autoconstruction, mais d’un appel de la vie plus haute, et donc d’une réceptivité encore. Il fut jadis plus facile d’être un rocker en s’appelant Johnny plutôt que Jean-Philippe. Et pourquoi votre nom de plume ne serait-il pas celui de votre grand-mère (Céline, Houellebecq)? Cette pseudonymie volontaire joue sur un écart avec l’état civil, et ce jeu n’a rien de répréhensible. Ce qui me semble d’une lourdeur extrême, c’est le refus de jeu, la coïncidence totale entre ma singularité et mon état civil.

Extrait du Figaro du 15 février 2022.

Merci à EVR d'avoir repéré cet article.

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