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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 21:37

 

La préhistoire est un point faible de la science, on ne le dit pas assez. La science dont les progrès récents nous émerveillent procède par acquis successifs; tous les progrès techniques et la plupart des découvertes fondamentales sont dus à la méthode expérimentale où l’observation et l’expérience se complètent. Mais on ne peut pas fabriquer des bébés en éprouvettes; ni observer le comportement de nos ancêtres primitifs en laboratoire. Un inventeur, dans son arrière-cour, peut construire petit à petit l’avion qu’il bricole avec des boîtes de conserve et du fil de fer. Mais dans son arrière-cour aucun préhistorien ne pourra jamais surveiller le développement du chaînon manquant. Le prototype d’avion corrigera les erreurs de conception de son inventeur en s’écrasant au sol; mais aucun primitif arboricole ne se laissera choir du haut de son arbre pour prouver à un préhistorien qu’il n’est pas son ancêtre. On peut enfermer son chat au grenier; on ne peut y enfermer l’homme-des- cavernes pour trancher la question de savoir s’il est amateur de chair humaine ou s’il pratique le rapt nuptial. On ne peut pas garder en chenil une meute d’hommes préhistoriques pour mesurer l’influence de l’instinct grégaire sur son comportement. Si tel oiseau présente des troubles du comportement, on peut se procurer d’autres oiseaux de son espèce et voir s’ils présentent les mêmes; mais armé d’un squelette ou d’une mandibule conservés dans une grotte on ne peut pas reconstituer une vallée de Josaphat. On peut examiner les restes d’un passé presque aboli; mais pas reconstruire ce dont il ne reste rien, C’est ainsi que le développement des autres sciences suit une trajectoire sans cesse corrigée par les apports nouveaux, au lieu que la préhistoire prend la tangente. Les fructueuses applications de l’esprit scientifique sont si nombreuses que l’habitude de conclure est devenue une seconde nature. On met sur le même plan le tout petit morceau d’os et l’immense tas de ferraille qu’est l’avion construit à coups de vieux débris. Le malheur du préhistorien vient de ce qu’il n’a que son os à ronger.

 L’avion prodigieux qui vole enfin, n’a pas volé du premier coup. Mais c’est d’un seul coup que le préhistorien doit construire sa théorie.

On associe, et c’est justice, science et patience; mais en l’occurrence il faudrait parler de l’impatience de la science. Car, malgré les difficultés évoquées plus haut, les théoriciens échafaudent précipitamment des hypothèses si fragiles et incontrôlables qu’elles relèvent plutôt du conte de fées. L’anthropologue le plus empirique ne peut rien faire de plus que l’archéologue. Il peut se cramponner à sa découverte; il peut s’y agripper comme le primitif à son silex taillé; mais il ne la verra jamais croître et embellir. C’est d’ailleurs pourquoi il y tient tellement. En même temps que son seul outil, c’est sa seule arme. Aussi le fanatisme de la découverte est-il chez les préhistoriens, sans commune mesure avec celui des chercheurs qui peuvent reprendre leurs expériences pour les enrichir. Il peut arriver qu’un préhistorien défendant son os devienne aussi mauvais qu’un chien qui ronge le sien; mais le chien, au moins, ne montrera pas les dents pour défendre sa conception de la façon dont l’esprit vint aux chiens — ou dont il est venu d’eux.

J’ai noté qu’il était bien difficile aux préhistoriens d’attendre que le singe mis en observation se transforme en homme. Une telle expérience étant impossible, on pourrait concevoir, nous l’admettrions presque tous, que le préhistorien affirmé qu’une telle évolution est imaginable. Mais il tient à extraire toute la moelle de son os; et Dieu sait ce qu’il tire d’une collection d’os. On a trouvé à Java une calotte crânienne qui paraît plus petite que celle d’un homme; une autre fouille a fait découvrir un fémur et non loin, dispersées, quelques dents non humaines. Il n’est pas très sûr que cela forme un individu; il l’est encore moins que nous puissions dire qui il est. Et pourtant il a pris forme tout de suite. Nous savons comment il s’habillait et les cheveux de sa tête sont comptés. Son nom est aussi répandu que celui de n’importe quel grand personnage. On parle de Pithécanthrope comme de Napoléon ou de la reine Victoria. On a tiré de lui un portrait saisissant de réalisme (…)

 

G.K Chesterton, L’homme éternel

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