Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche

24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 00:49

 

Noël ! Cet événement inouï a inspiré ce beau texte à G.K. Chesterton (extraits du génial ouvrage Cet homme qu'on appelle le Christ, inclus dans L'Homme éternel ) ...

Le bébé qui soutient l’Univers

La seconde moitié de l'histoire humaine, qui fut comme un renouvellement de toutes choses, débuta dans une caverne. Là donc, sous la terre, avec le bétail, un couple sans abri s'était réfugié, après qu'on lui eût fermé au nez les portes du caravansérail qui affichait complet, et c'est dans une crèche enfouie sous le plancher du monde, sous les pieds mêmes des hommes, que naquit Jésus. Cette seconde création faisait vraiment penser aux abris sous roche et aux hordes préhistoriques. Dieu, Lui aussi, était un homme-des-cavernes et Lui aussi dessinait des formes extraordinaires aux coloris étonnants : mais c'était sur le mur du monde et ses dessins étaient doués de vie.

Un fonds de légende et de poésie qui ne cesse de s'accroître et ne passera jamais, présente de mille façons cet unique paradoxe : que les mains d'où étaient sortis le soleil et la lune et toutes les étoiles furent un jour trop petites pour atteindre les mufles énormes des animaux. Ce paradoxe, on pourrait presque dire cette malice, a donné le jour à toute la littérature chrétienne. Il y a malice en ceci notamment que l'intellectuel moderne ne comprend pas de quoi il s’agit (...); comme si c'était trop beau pour être vrai; alors que c'est vrai.

A Bethléem, les extrêmes se touchent

L’agnostique ou l'athée qui a connu dans son enfance une vraie nuit de Noël associera pour toujours, que cela lui plaise ou non, deux idées que les hommes, pour la plupart considèrent comme contradictoires, l'idée d'un bébé et l'idée de la puissance inconnue qui soutient l'univers. Son instinct comme son imagination pourront toujours les rapprocher alors qu'il sera incapable de comprendre la raison de ce rapprochement; la simple image d'une mère et de son fils aura toujours à ses yeux une saveur religieuse; et le nom terrifiant de Dieu aura toujours à ses oreilles une sonorité douce et attendrissante. Or cette association d'idées ne va pas de soi. (...). Il ne va pas plus de soi d'associer le nom de Dieu au mot enfant que d'associer la gravitation à un chaton. L'association créée pour nous par le mot Noël ne l'est que parce que nous sommes chrétiens; psychologiquement chrétiens, même si nous ne le sommes pas théologiquement, ou que nous cessons de l'être.

En bref, cette association d'idées a profondément altéré la nature humaine, au sens le plus fort de l'expression. II y a une différence réelle entre l'homme pour qui elle veut dire quelque chose et l'homme pour qui elle ne veut rien dire. (...) Cette association de la puissance et de l'impuissance, de la divinité et de l'enfance, est devenue pour toujours une sorte d'épigramme que des millions de répétitions n'arriveront pas à rendre fastidieuse. Il n'est pas déraisonnable de la dire unique en son genre. Bethléem est l'endroit par excellence où les extrêmes se touchent.

(...)

Un proscrit libérateur

A soi tout seul, cela est la marque d'une révolution, d'un renversement du monde. On ne peut espérer dire quelque chose d'adéquat ou de neuf sur les répercussions que cette conception d'un Dieu né en exil, qui fut comme un proscrit, a eu sur toute la conception du droit et sur le sentiment des devoirs envers les pauvres et les exilés. Il est profondément vrai de dire qu'après, il ne pouvait plus y avoir d'esclaves. Il pouvait y avoir et il y a eu des hommes portant ce nom, jusqu'à ce que l'Eglise put les libérer, mais il ne pouvait plus y avoir, pour le simple avantage de la tranquillité du monde païen, la conservation d'un état servile. Les individus devinrent importants en un sens où aucun instrument n'est important. L'homme ne pouvait plus être un simple moyen; en aucun cas les moyen d'un autre homme.

Le berger des bergers

La tradition a toujours justement rattaché l'élément de fraternité populaire de Noël à l'épisode des bergers. Ce qu'ils trouvèrent à la grotte était en somme ce qu'ils cherchaient. Le menu peuple s'était beaucoup trompé, mais il avait eu raison de croire que les choses sacrées n'étaient pas nécessairement éthérées, et que la divinité pouvait se soumettre aux lois du temps et de l'espace. Les barbares avaient inventé la naïve histoire du voleur d'étoiles cachant le soleil dans sa besace ou le mythe, plus sauvage, du Dieu sauvé d'un ennemi trompé par une pierre; ils étaient ainsi plus proches du secret de la grotte, ils savaient ainsi plus de choses sur le drame du monde, que tous ceux qui tournaient en rond dans le cercle cosmopolite des cités méditerranéennes en ruminant leurs froides abstractions ;que tous les coupeurs de cheveux en quatre qui ratiocinaient sur la transcendance chez Platon et l'orientalisme chez Pythagore. Ce que trouvèrent les bergers n'était ni une Académie ni une République idéale; ce n'était pas davantage une analyse, une dissection des mythes, des contes et des légendes, jusqu'à l'anéantissement complet de leur essence. Ils trouvèrent réellement un lieu de rêve. Et depuis, on n'a plus jamais inventé de mythologie. Car la mythologie n'est qu'une approche.

(...)

En vérité, il y a quelque chose d'unique et de singulier qui fait que cette histoire retient intimement tout homme; cela ne dépend pas de sa substance psychologique comme ce pourrait être le cas d'une légende ou de la vie d'un grand homme. (...) Elle n'entraîne pas notre esprit vers l'aventure et la découverte des merveilles aux extrémités de la terre. C'est plutôt quelque chose qui nous saisit par surprise, par la partie cachée et intime de notre être; comme cette émotion qui parfois nous étreint à la vue d'un objet oublié, ou comme le respect instinctif du pauvre. C'est plutôt comme l'aventure de cet homme qui découvrit dans sa propre maison une pièce secrète absolument inconnue et qui vît une lumière filtrer sous la porte jusque là dissimulée. C'est comme si cet homme découvrait au fond de son cœur un attrait irrésistible pour le bien. Cela ne doit rien à ce que le monde appellerait la résistance; il s'agit plutôt de quelque chose dont la force nous effleure et comme nous caresse d'une aile légère. Ce n'est en nous qu'un instant d'attendrissement qui s'éternise; rien de plus que la douceur d'un moment qui se transforme mystérieusement en réconfort et en repos; c'est le discours brisé et le mot oublié qui deviennent présents et demeurent intacts; alors que les rois étrangers s'évanouissent dans les lointains de pays inconnus, que les pas des bergers cessent de résonner parmi les collines, il ne reste que la nuit et, dans son ombre, la grotte qui enveloppe à son tour quelqu'un de plus humain que l'homme ...

Partager cet article
Repost0

commentaires